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Séniors et inventifs – créer son enterprise après 50 ans

Texte

Benita Vogel

Paru

30.10.2020

Colorant rose

Quand on entend le mot «pionnier», on pense à de jeunes inventeurs tels que Mark Zuckerberg, le créateur de Facebook. Les fondatrices et fondateurs d’Offcut, Mybuxi et realCYCLE ont tous plus de 50 ans. Et sont soutenus par Migros.

Lilo Fritz et Claudia Meyr, fondatrices du marché de matériel OFFCUT.

Lilo Fritz (à droite) et Claudia Meyr, fondatrices du marché de matériel Offcut de Berne, discutent de décisions importantes pour l’entreprise.

Elles sont assises autour d’une longue table en bois, au milieu de balles en tissu, de rouleaux de papier, de pots remplis de plâtre en poudre et de boîtes pleines de câbles et de vis. Lilo Fritz, 55 ans, et Claudia Meyr, 51 ans, discutent de la présentation des marchandises sur leur marché de matériel à Berne. 

Elles ont ouvert Offcut Berne au début de l’année. L’enseigne bernoise propose du matériel de seconde main et des chutes destinés au rebut. Les deux femmes ont passé des milliers d’heures assises ensemble à réfléchir à où et comment implanter «leur bébé».

Toutes deux ont consacré les 30 dernières années de leur carrière à des choses très différentes. Claudia Meyr travaillait dans la communication et Lilo Fritz dans la fleuristerie et l’administration. Chacune de leur côté, elles ont eu l’idée de monter un marché de matériel à Berne. Claudia Meyr et Lilo Fritz se sont finalement rapprochées grâce au projet Offcut Suisse, soutenu par le Fonds pionnier Migros.

«Avant notre première rencontre, je pensais que Lilo était encore très jeune, comme c’est souvent le cas dans le domaine de la durabilité», raconte Claudia Meyr. Elle-même avait un peu moins de 50 ans à l’époque. «En me trouvant face à une femme plus âgée, j’ai ressenti un peu de soulagement», nous confie-t-elle en riant.

Chutes de tissus en vente au marché de matériel OFFCUT

Enfant déjà, Lilo Fritz collectionnait les chutes de tissus. Elle en propose également sur son marché de matériel Offcut à Berne.

Nous avons toutes les deux beaucoup d’expérience et savions parfaitement dans quoi nous nous embarquions.

Lilo Fritz fondatrice d’Offcut Berne

Une fascination commune pour les matériaux et la durabilité

En raison de leur âge, mais pas seulement, elles se sont tout de suite entendues, ajoute Lilo Fritz. Elles étaient sur la même longueur d’onde. «Nous avons toutes les deux beaucoup d’expérience de la vie et du travail, et nous savions parfaitement dans quoi nous nous embarquions.» Les deux femmes avaient pleinement conscience des nombreuses heures de travail qui les attendaient: la recherche d’un local, son aménagement, la recherche de personnel et de matériel, mais aussi les systèmes de caisse et la comptabilité. Et ce, en plus de leurs emplois précédents.

Leur fascination commune pour les matériaux et la durabilité a beaucoup aidé. «Nous avons grandi dans une culture du recyclage, du "ne pas jeter"» explique Lilo Fritz. Elle se souvient de «Madame Utile» qu’elle avait à la maison, enfant. «Il s’agissait d’un coffre dans lequel ma mère conservait les chutes de tissus ou les boîtes vides. Je bricolais avec quand je m’ennuyais.» Offcut, c’est un peu la Madame Utile de son enfance, en version XXL.

Les séniors sont plus souvent indépendants

Le fait qu’elles ne soient plus toutes jeunes n’est guère un problème pour les deux femmes aujourd’hui. Comme elles, ils sont nombreux à se lancer dans l’aventure. L’enquête suisse sur la population active montre en effet que la part des travailleurs indépendants augmente avec l’âge. Bien sûr, tous ne sont pas des pionniers.

Mais les chiffres illustrent la tendance. La proportion des indépendants est la plus élevée chez les 55-64 ans, avec un peu moins de 20%. Elle se situe autour de 15% chez les 40-45 ans, contre seulement 7% chez les 25-39 ans. Les travailleurs indépendants ont également en moyenne 7 ans de plus que les salariés. Les résultats montrent qu’ils cumulent d’abord quelques années d’expérience dans un emploi salarié avant de monter leur propre affaire.

C’est aussi ce qui s’est passé pour Andreas Kronawitter. Après 18 ans de carrière dans des entreprises telles que les CFF et le BLS, cet astrophysicien de 52 ans s’est mis à son compte il y a trois ans et a lancé mybuxi, un service de transport à la demande pour les zones rurales. Certaines idées, sur la façon dont la mobilité intelligente doit fonctionner par exemple, occupaient Andreas depuis longtemps déjà.

Parfois, les idées n’ont pas besoin d’être neuves

«J’ai toujours eu beaucoup d’admiration pour la prospection de clients, car je pensais être un vendeur médiocre.» Au fur et à mesure de son expérience professionnelle, il a constaté la chose suivante: «Si je suis vraiment convaincu par quelque chose, je peux le vendre.» Il a bien conscience de ne pas être un Mark Zuckerberg, qui a fondé Facebook à l’âge de 20 ans. «Les séniors ont plus de difficulté à créer et à innover, car ils ont plus de contraintes que les jeunes qui viennent de terminer leurs études.» Mais ils savent comment résoudre des problèmes importants et ont peut-être davantage tendance à garder les pieds sur terre.

Des formations continues et un vaste réseau professionnel permettent à Andreas de rester au fait des évolutions technologiques. Parfois, les idées n’ont pas besoin d’être neuves. «On peut aussi combiner différemment des choses existantes et les développer de manière inédite.» Bien sûr, il faut faire preuve de flexibilité et de réactivité. Lorsque la demande en services de covoiturage a décliné pendant le confinement, Andreas a mis en place un service de livraison à domicile en l’espace de quelques jours. Aujourd’hui, il se demande parfois pourquoi il n’a pas monté «sa propre affaire» des années plus tôt. «Mais peut-être que ça n’aurait pas fonctionné.»

L’expérience, moteur de la réussite

Âgés et couronnés de succès? Oui, disent les chercheurs du Massachusetts Institute of Technology (MIT) aux États-Unis. Dans leur étude intitulée «L’entrepreneur à succès de vingt ans est un mythe», ils ont analysé le rapport entre l’âge des entrepreneurs au moment de fonder leur startup et le succès de celle-ci. Les fondateurs de startups à succès avaient en moyenne plus de 40 ans au moment de lancer leur société, et plus de 45 ans pour les entreprises les plus florissantes.

Les bonnes idées surviennent à n’importe quel âge, mais les transformer en succès commercial demande de l’expérience, expliquent les auteurs de l’étude. Steve Jobs en est un bon exemple. Il avait 21 ans lorsqu’il a fondé Apple, mais 23 ans se sont écoulés avant que son entreprise sorte l’iMac.

Le réseau ouvre des portes

Tout vient à point à qui sait attendre. Raymond Schelker en sait lui aussi quelque chose. Cet ingénieur environnement de 57 ans a créé son entreprise de conseil en économie circulaire autour de 30 ans. Les débuts ont été doublement difficiles. À l’époque, l’économie circulaire – recycler au lieu de jeter – en était encore à ses balbutiements. «Sans compter qu’en tant que jeunes consultants, nous n’avions pas grand-chose à présenter. Nous manquions de crédibilité et de réseau.» Aujourd’hui, c’est de l’histoire ancienne.

Raymond Schelker veut remettre le couvert: avec son nouveau projet realCYCLE, il souhaite établir un centre de compétences pour une économie circulaire durable des plastiques. «Aujourd’hui, je suis beaucoup mieux connu dans le secteur et on sait de quoi je suis capable. Ça ouvre beaucoup de portes.» Il voit aussi le projet sous un autre angle qu’il y a 20 ans.

«Je suis plus sûr de moi.» Au cours de toutes ces années, il a développé son réseau, accumulé des connaissances et affûté des arguments qui peuvent convaincre. «Il faut du courage pour se risquer à un échec potentiel; autrement, il n’y a plus d’innovation», souligne-t-il. Une bonne part de la réussite tient aussi à l’expérience et à l’assurance.

Le courage et la confiance en soi sont essentiels

Les drôles de dames d’Offcut sont elles aussi convaincues que le courage et la confiance en soi sont essentiels. «En vieillissant, on gagne en sérénité et on acquiert la certitude que tout ira bien», explique Claudia Meyr. Elles n’ont pas peur d’échouer. «II n’y a pas d’échec dans la vie», lance Lilo Fritz. «Il s’agit plutôt d’expériences et d’apprentissages.»

On n’a jamais fini d’apprendre. En ce moment, elles discutent de la façon d’organiser l’équipe composée de 7 membres, ainsi que de la structure de direction à adopter. De quoi passer encore de longues heures autour de la longue table en bois.

Le chemin vers le succès est semé d’embûches.

Matthias Filser directeur du centre pour l’entrepreneuriat de la ZHAW

Il faut investir beu

Les fondateurs d’entreprise âgés ont comme atout leur efficacité, les jeunes voient grand. L’expert en startups Matthias Filser explique les facteurs de réussite et les obstacles.

 

Matthias Filser, dans nos têtes, pionnier rime avec jeunesse. Pourquoi?

Les jeunes sont plus enclins à créer du neuf, à penser les choses d’une manière nouvelle. En ce qui concerne la durabilité, les avantages pour la société et l’environnement ou le recours aux technologies, ils sont souvent des moteurs d’innovation. Quelques jeunes visages connus sont associés à de grandes réussites et font l’objet d’une médiatisation importante. Ces images nous restent en tête.

Les jeunes sont-ils de meilleurs pionniers?

Ils ont un avantage avec les nouvelles technologies, ils y accèdent souvent plus facilement que leurs aînés. De nombreuses innovations dans le domaine des techs ont été créées par des jeunes qui ont grandi avec ces technologies. Ils voient grand et sont prêts à bousculer l’ordre établi.

Quels sont les atouts des fondatrices et fondateurs d’entreprise plus âgés?

Leur expertise et leur expérience du terrain. Ils abordent souvent les sujets de manière plus ciblée, généralement en fonction des problèmes rencontrés dans leur propre environnement de travail. Grâce à leur expérience et à leurs réseaux – un facteur décisif –, ils réussissent généralement ce qu’ils entreprennent.

Les chiffres montrent que la plupart ne deviennent indépendants qu’après 40 ans – même s’ils ne sont pas tous des pionniers.

Ce phénomène est également lié aux conditions du marché de travail, qui exige de nouveaux profils de compétence. Cela conduit de nombreux actifs à monter leur propre entreprise. Mais toutes les créations d’entreprise ne reposent pas sur une innovation radicale. D’autres veulent simplement s’assurer une deuxième source de revenus.

Qui sont donc les meilleurs pionniers, les jeunes ou les séniors?

Indépendamment de la génération, il faut être un battant. Être prêt à investir beaucoup de temps et d’énergie pour réussir. Le chemin vers le succès est souvent long et tortueux. Ce n’est pas un long fleuve tranquille. J’ai l’impression qu’aujourd’hui, les jeunes se laissent souvent aveugler par les success-stories de créateurs partis de rien et les millions de francs de chiffre d’affaires, mais qu’ils ne mesurent pas le chemin à parcourir.

Fil rose

Förderung von Pionierprojekten

Offcut, Mybuxi et realCYCLE bénéficient du soutien du Fonds pionnier Migros. Ce Fonds s’inscrit dans l’engagement sociétal du Groupe Migros. Il permet le développement de projets pionniers qui ouvrent de nouvelles voies en expérimentant des solutions innovantes dans une société en mutation. Il a apporté son soutien à plus de 90 projets dans des domaines tels que la nutrition, la numérisation ou la collaboration. Les entreprises Migros telles que Denner, la Banque Migros, Migrolino ou Migrol investissent chaque année 10% de leurs dividendes dans ce Fonds, soit un total de 10 à 15 millions de francs.

 

En savoir plus:

Projets pionniers bénéficiant du soutien du Fonds pionnier Migros

Podcast sur le sujet

Photo/Scène: Rafael Walder