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Regula Mühlemann: «Mozart était un féministe»

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Pierre Wuthrich

Published

04.10.2021

Regula Mühlemann

Invitée par les Migros-Pour-cent-culturel-Classics, la soprano lucernoise Regula Mühlemann chantera à Genève, Berne et Zurich la «Messe en ut mineur» de Mozart, un compositeur pour qui elle a une grande affection.

Regula Mühlemann, cet été au Festival de Salzbourg, vous avez repris au pied levé le rôle de Bellezza dans l’oratorio de Händel «Il Trionfo del Tempo e del Disinganno». Avez-vous hésité longtemps avant de dire oui?

Non, car j’aime relever des défis et travailler sous pression. Par ailleurs, ce genre de coups d’adrénaline m’avait manqué durant la pandémie. Et puis, comme d’autres projets étaient tombés à l’eau du fait de la situation sanitaire, j’avais du temps devant moi. Je ne pouvais dire non.

Quelle fut la partie la plus difficile lors de cette préparation dans l’urgence? Apprendre par cœur la partition, qui est conséquente vu que vous aviez le rôle-titre, assimiler la mise en scène ou intégrer un groupe de chanteurs qui s’étaient déjà produits ensemble plusieurs fois au printemps?

Mes collègues chanteurs, mais aussi les danseurs, étaient tous fantastiques et ce ne fut pas du tout un problème de s’intégrer. Par ailleurs, la mise en scène était intelligente et correspondait à ce que je me représentais de l’œuvre. Il n’était donc pas trop difficile de se l’approprier. Si j’avais des questions, Robert Carsen, le metteur en scène, y répondait aussitôt, ce qui me permettait d’avancer rapidement dans mon travail. La seule difficulté fut le manque de temps. J’ai reçu la proposition au dernier moment. En tout, j’ai eu deux semaines chez moi pour apprendre l’oratorio. La première pour la partition et la seconde pour apprendre le tout par cœur. Ensuite, nous avons seulement eu une semaine de répétition sur scène à Salzbourg. Ce fut intense et j’étais très fatiguée le soir – mais satisfaite aussi.

Vous avez partagé la scène avec Cecilia Bartoli. Était-ce une pression supplémentaire?

J’ai beaucoup de respect pour Cecilia, car elle est une incroyable chanteuse et toujours parfaitement préparée. Mais dès les premières répétitions, j’étais en confiance. Elle est très inspirante, et j’ai une nouvelle fois beaucoup appris à son contact. Nous avons eu beaucoup de plaisir à chanter ensemble.

Portrait Regula Mühlemann vor gelbem Hintergrund

J’aime Mozart. Sa musique va droit au cœur. Toutefois, si elle dite facile constitue, elle constitue un grand défi.

Regula Mühlemann

Cet automne, on vous retrouvera en Suisse dans une tournée des Migros-Pour-cent-culturel-Classics avec la «Messe en ut mineur» de Mozart. Un compositeur que vous connaissez bien puisque vous avez déjà enregistré deux CDs avec ses arias et avez chanté déjà plusieurs de ses opéras. Que représente Mozart pour vous?

J’aime Mozart. Sa musique va droit au cœur. Toutefois, si elle est dite facile, elle constitue un grand défi. Mozart est pour moi, encore et toujours, l’un des meilleurs professeurs. Ses œuvres sont très exigeantes au niveau de la technique mais aussi au niveau de l’interprétation, qui est très variée. Il est aussi très motivant, car on a envie de le chanter le mieux possible afin de rendre sa musique aussi belle qu’elle doit l’être. Sa «Messe en ut mineur» représente un vrai challenge au niveau de la partition. Le défi réside aussi dans la tournée. Nous aurons plusieurs dates en Suisse et à l’étranger et peu de temps entre chaque concert pour se reposer.

Mozart est difficile à chanter, mais sa musique est universelle. Elle est aussi très accessible, par exemple pour un jeune qui aimerait s’initier au classique…

Oui. Je pense que Mozart est – avec Giuseppe Verdi – le plus grand compositeur de théâtre. Pour pouvoir écrire un opéra, il faut savoir ce qui peut marcher. Mais il faut aussi avoir une idée de la psyché des personnages. Mozart devait avoir une connaissance incroyable de la nature humaine. Pratiquement aucun autre compositeur ne peut dessiner des caractères aussi réalistes, leur donner vie à travers la musique et illustrer les relations entre les personnages de manière aussi fine. Je pense que c’est aussi la raison pour laquelle son œuvre fonctionne si bien dans les productions modernes. Par ailleurs, les intrigues principales reposent toujours sur des individus. Cela permet de les transposer à notre époque car les émotions sont les mêmes. D’ailleurs, Mozart était très moderne – et aussi très courageux dans ses paroles. À travers ses œuvres, il s'est constamment rebellé contre le pouvoir des autorités et a soulevé des questions critiques. Des femmes de chambre qui sont amies avec des comtesses, des serviteurs qui tiennent tête aux autorités et des femmes qui sen prennent en main… C’est génial. Mozart a imaginé des femmes incroyablement fortes. C’était un féministe!

En Suisse, à la différence de Berlin, Vienne ou Londres, les jeunes semblent toutefois moins intéressés par le classique. Comment y remédier?

En France aussi, je remarque qu’il y a de très jeunes personnes dans les salles. C’est assez difficile d’expliquer pourquoi on s’intéresse moins ici à cet héritage, d’autant que nous avons en Suisse une riche offre culturelle. A mon avis, le plus grand problème, c’est l’école. La musique devrait y être plus présente et les enfants ainsi que les adolesctents devraient avoir plus souvent l’occasion d’y être confrontés, notamment à l’occasion de représentations scolaires, que ce soit un concert ou un opéra. Les médias de service public pourraient, selon moi, aussi jouer un rôle plus important dans la formation des jeunes. Je note que les salles de concert et les maisons d’opéra font beaucoup d’efforts pour attirer la nouvelle génération, avec des offres attrayantes. Certaines sont présents sur Instagram ou Facebook, c’est une bonne chose je trouve, mais il faudrait en faire plus encore.

Bio express

Née en 1986 à Adligenswil (LU), Regula Mühlemann a étudié le chant à la Haute-École de Lucerne auprès de Barbara Locher. Elle compte aujourd’hui parmi les soprani les plus demandées de sa génération. Elle a notamment partagé la scène avec Cecilia Bartoli, Rolando Villazón ou Joyce DiDonato, chanté sous la direction de Simon Rattle, Franz Welser-Möst ou William Christie et séduit les mélomanes des opéras de Zurich, Berlin ou Milan, entre autres. Regula Mühlemann a intégré le Mozart Ensemble du Wiener Staatsoper en septembre 2020 et enregistre en exclusivité chez Sony Classical.

Vous-même, comment êtes-vous venue au chant?

Je viens d’une famille où l’on écoutait aussi bien les Beatles que Beethoven. Il n’y avait aucune barrière entre les genres. Le classique ne me faisait donc pas peur. Ensuite, j’ai commencé le chant comme loisir à l’école primaire. Quand il a fallu faire un choix pour trouver un métier, j’ai réfléchi à ce que je voulais faire. J’ai un temps hésité à me lancer dans la biologie. Puis j’ai écouté le conseil de mon professeur de chant qui m’a simplement dit de faire ce que je savais le mieux faire. Jusqu’alors, je n’avais jamais imaginé faire de mon hobby un métier.

Durant votre formation, alors que vous étiez encore très peu connue, vous avez reçu deux Prix d’études du Pour-cent culturel Migros. Qu’ont représenté ces récompenses?

Ces prix sont la plus belle chose qui pouvait m’arriver. Durant deux ans, je recevais chaque mois une somme d’argent. Cela m’a permis d’arrêter les petits boulots que je faisais pour payer mes études et pour vivre. J’ai alors vraiment pu me concentrer sur ma formation et investir dans ma voix.

Depuis ces prix, dix ans se sont écoulés, et votre carrière a pris un incroyable essor. Au prix de nombreux sacrifices?

Je ne vois pas les choses ainsi. Certes, je suis rarement à la maison et ce métier est très gourmand en temps et en énergie. Mais pour moi, il ne s’agit pas de sacrifice. Cela reste un plaisir. J’ai le privilège de pouvoir vivre de ma passion. Je souhaite aussi rester comme une enfant qui se réjouit de pouvoir chanter avec tel ou tel ou de rencontrer tel metteur en scène.

Vous avez déjà chanté à la Scala de Milan, au Wiener Staatsoper et au Staatsoper Unter den Linden à Berlin, notamment. A quoi rêvez-vous encore?

Je n’ai jamais rêvé de maisons d’opéra. Mon envie de chanter et ma volonté d’interpréter toujours mieux la musique m’ont permis d’arriver là où je suis. Chaque nouvelle scène que je foule me comble de joie. Mon plus grand rêve était plutôt de pouvoir sortir mes propres CDs. Et je suis vraiment comblée de ce côté-là.

On vous retrouve aussi dans différents genres: la musique sacrée, le lied, l’opéra, l’opérette. Où vous sentez-vous le plus à l’aise?

Je trouve passionnant de pouvoir passer d’un style à l’autre. Cela permet à l’esprit et au corps de rester en forme. On ne chante pas un opéra – où il faut veiller à une certaine puissance – comme un lied qui exige de la finesse. Et puis je suis curieuse et émerveillée par l’étendue du répertoire. Quand je chante une œuvre romantique, je me dis qu’il n’y a rien de plus beau que le romantisme, puis je passe au baroque et je me dis la même chose. Pareil pour les autres styles et les époques. En fait, je me rends compte que durant toute ma vie, je n’aurai jamais assez de temps pour chanter tout ce qui existe dans ma tessiture. C’est pour cette raison que j’aime ce que je fais et que je ne m’ennuie jamais.

Agenda

«Messe en ut mineur» et «Symphonie Nº 40 en sol mineur» de Wolfgang Amadeus Mozart. Orchestre des Champs-Elysées, Collegium Vocale Gent, direction Philippe Herreweghe. Regula Mühlemann (soprano), Sophie Harmsen (mezzo-soprano), David Fischer (ténor) et Krešimir Stražanac (baryton-basse). 

Victoria Hall, Genève (15 novembre 2021, 20 h), Casino, Berne (16 novembre 2021, 19 h 30) et Tonhalle, Zurich (17 novembre 2021, 19 h 30).

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Photos: Henning Ross