En-tête

Vivre sous le seuil de pauvreté

Texte

Ralf Kaminski

Paru

15.10.2021

Des benevoles s'affairent autour de la preparations des sacs alimentaires, organisee par la Caravane de la Solidarite Geneve, ce vendredi 22 mai 2020 a la patinoire des Vernets a Geneve.

Chaque jour, près de 600 000 personnes en Suisse doivent compter au centime près. Deux témoins racontent.

Pas de vacances, pas de voiture, pas de sorties, quasiment pas de vêtements neufs et juste de quoi manger. Tel est le quotidien de Daniel Capaldi* et de la famille Röseler*. Daniel a 35 ans, divorcé avec deux enfants (11 et 12 ans), il travaille dans la force de vente. Il gagne 4400 francs net par mois dont 2400 sont versés pour la pension alimentaire des enfants; une fois le loyer, la caisse maladie et les autres factures déduites, il lui reste 100 francs par mois pour manger. Résigné, il hausse les épaules. «Je mange presque toujours des pâtes avec du sel, sans sauce.»

Or, la vie de Daniel Capaldi n’a pas toujours été ainsi. Il a travaillé pour une assurance et gagnait bien sa vie, mais l’argent lui filait entre les doigts. «On a en bien profité au lieu de faire des économies. C’était une erreur.» L’autre erreur, c’est d’avoir acheté un logement pour la famille. Les circonstances s’y prêtaient, même si en réalité, il n’en avait pas vraiment les moyens. «La banque n’aurait jamais dû m’accorder une hypothèque», explique-t-il.

C’est là que les premières dettes ont commencé, son couple battait de l’aile, il se jetait à corps perdu dans son travail jusqu’à ce que tout implose. Se sont alors succédé les uns après les autres un burn-out, la perte de son emploi et son divorce. Sont venues ensuite la mise en gage et la vente forcée à perte de son appartement. Depuis 2018, le père de famille de Suisse orientale peut à peine joindre les deux bouts pour vivre et encore moins pour rembourser ses dettes qui elles, ne cessent d’augmenter.

Aide à l’entraide

Depuis 1998, l’association Surprise soutient des personnes défavorisées en les aidant à trouver un emploi, à participer à la vie sociale et en leur offrant un suivi à bas seuil. Parmi les offres de l’association, citons le magazine vendu dans la rue, les tours de ville sociaux, le réseau alimentaire solidaire Café Surprise, des programmes d’emploi et de soutien de même qu’un conseil et un suivi sociaux à Bâle, Berne et Zurich. Le Pour-cent culturel Migros soutient le Café Surprise ainsi que le podcast «TITO – vom Obdachlosen zum Stadtführer», dont le lancement est pour bientôt.

Pour la famille Röseler, les problèmes commencent en 2017, lorsque le père (35 ans) perd son emploi lucratif de constructeur de machines qu’il avait depuis 10 ans. Il trouve toutefois un poste fixe en 2018, mais le perd ensuite au début de la pandémie de coronavirus. Depuis, il travaille comme temporaire. Sur les 5000 francs qui entrent tous les mois, déduction faite des dépenses de base, il ne reste que 300 francs à la famille pour manger, s’habiller et tout ce dont ont besoin deux parents et trois enfants (3, 6 et 9 ans). Avant la pandémie, il leur restait tout juste 500 francs par mois.

«On ne peut pas toujours faire les sorties que les enfants aimeraient», explique Karin Röseler (40 ans), «et à Noël ou pour les anniversaires, les cadeaux sont modestes.» Elle ajoute qu’elle souffre beaucoup plus que ses enfants de ne pas pouvoir leur offrir ce qu’ils souhaitent. Pour elle et son mari, les privations font partie du quotidien: «Les enfants passent en premier et il ne reste rien pour nous.»

Des personnes dans le besoin attendent devant les salles de Manegg que de la nourriture soit distribuée.

Les personnes en difficulté font la queue devant les halles Manegg, à Zurich, pour recevoir des denrées alimentaires. Le programme «Essen für alle» (des repas pour tous) de la fondation du pasteur Sieber distribue chaque samedi près de 15 tonnes de denrées alimentaires à 800 familles défavorisées. Photo: Keystone/Gaetan Bally

Au départ, un sentiment de honte

Depuis 2017, elle va chercher des produits alimentaires gratuits à l’association Phari, qui distribue dans le canton de Bâle-Campagne des denrées alimentaires, des produits d’hygiène et des vêtements à des personnes vivant avec le minimum vital ou sous le seuil de pauvreté. «Au début, c’était dur. On a honte.» Aujourd’hui, elle est contente de ne plus ressentir cette gêne d’être aidée. Elle s’approvisionne généralement en fruits et légumes, et avec de la chance, elle peut rentrer avec de la viande hachée. En choisissant des produits en action quand elle fait ses courses en magasin, elle arrive à nourrir les siens pendant une semaine en variant plus ou moins les menus.

La famille aurait normalement droit à l’aide sociale, mais elle ne la demande pas. «On n’a pas eu de très bonnes expériences avec la bureaucratie dans ce domaine. Si on demandait cette aide, il faudrait que j’aille travailler, les enfants devraient aller en garderie et tout ça, ça coûte cher. On a été dissuadés.»

Quant à Daniel Capaldi, il n’a droit à aucune aide sociale parce qu’il gagne trop. Lorsqu’il a été mis au chômage technique pendant six mois début 2021 et qu’il n’y arrivait plus du tout financièrement, il a demandé de l’aide à Caritas. «Ils ont payé sans formalités mon loyer pendant deux mois et mes primes de caisse maladie.» En fin de compte, c’était «une goutte d’eau dans l’océan» de ses difficultés. Désormais, il retravaille à plein temps et sa situation est exactement la même qu’avant le coronavirus.

Son ex-femme a quitté son travail. «Elle travaillait comme soignante et a subi un burn-out, suite à la dégradation des conditions de travail durant la pandémie». Maintenant, la vie est encore plus difficile pour elle et les enfants, alors que les choses étaient «relativement OK» auparavant.

Le marché Caritas à Zurich

L’épicerie Caritas à Zurich. Photo: Keystone/Gaetan Bally

Maintenant, ce n’est plus un secret

Daniel Capaldi a longtemps eu honte de sa situation. «Pendant quatre ans, je n’ai rien dit à personne, même ma femme n’était pas au courant pour les dettes». Mais au bout du compte, c’en était trop pour lui et il s’est confié à son meilleur ami. Ce dernier est tombé des nues, et maintenant tout le monde est au courant. S’il lui arrive d’avoir un rendez-vous galant, il joue tout de suite cartes sur table. «Je ne veux pas commencer une histoire et qu’ensuite, tout s’écroule parce qu’elle apprend la vérité à mon sujet». Quant à l’aide financière de ses amis ou de sa famille, elle est inexistante.

La famille Röseler aussi parle ouvertement de sa situation financière précaire et trouve une écoute bienveillante. «Au début, même ma mère n’était pas au courant», indique Karin Röseler. «Mais il ne faut pas oublier que ça peut arriver à n’importe qui et qu’il faut en parler afin de pouvoir se soutenir mutuellement». Peu à peu, les gens ont commencé à s’en rendre compte. «Du jour au lendemain, on n’avait plus de voiture, on était atteignable uniquement sur le réseau fixe, on n’avait plus rien à raconter sur nos week-ends parce qu’on était à la maison ou dehors, dans la nature».

Les deux ou trois premiers mois ont été difficiles. «Mais, on finit par s’y habituer petit à petit. On apprend aussi à apprécier une vie plus simple et à profiter de la forêt juste à côté.» Les Röseler estiment que même avec plus d’argent, ils garderaient certains aspects de leur vie actuelle. «Mais avoir une voiture et pouvoir repartir en vacances, ce serait quand même chouette». Les Röseler ne veulent pas se faire aider par leurs proches. «On s’est retrouvés là-dedans et on doit s’en sortir tout seuls». Et ça marche malgré tout. «Tout le monde est en bonne santé et on va bien».

Une personne dans le besoin fait ses courses au Caritas Market de Zurich.

Une personne précarisée fait ses courses dans l’épicerie Caritas à Zurich. Photo: Keystone/Gaetan Bally

Grâce à son métier, Daniel Capaldi dispose d’une voiture qu’il peut utiliser à titre personnel. «Heureusement! Sinon, je crois que je ne pourrais même pas aller voir mes enfants.» Lui aussi explique qu’il s’habitue davantage à sa situation. «Je ne suis pas difficile et je me contente de peu». Malgré cela, il a peu d’espoir que les choses puissent s’améliorer un jour. Les dettes continueront à s’accumuler, sans parler des impôts, qu’il ne peut pas payer. Même s’il ne devra plus payer de pension alimentaire un jour, il a calculé qu’il devrait continuer à rembourser ce montant à tempérament même après son départ en retraite.

Sombres perspectives d’avenir

«Gagner au loto, ça m’aiderait à coup sûr», plaisante-t-il. Mais il n’a même pas les moyens de s’acheter un billet. Qui plus est, ses perspectives de promotion professionnelle avec un salaire nettement plus élevé à la clé, sont limitées étant donné que certains postes lui sont fermés suite à une plainte déposée contre lui par son ex-épouse pour faux dans les titres lorsque le couple se déchirait. «En fait, je n’ai aucune chance de voir les choses changer en bien». Dans le même temps, la Suisse dépense des milliards pour acheter de nouveaux avions de chasse ou bien sauver des entreprises du marasme spéculatif comme celui d’UBS lors de la crise financière. «Imaginez combien de personnes on pourrait aider dans ce pays avec de telles sommes!»

Pour la famille Röseler, les perspectives sont un peu plus souriantes. Le père a en effet des chances d’obtenir un CDI dans l’entreprise où il travaille actuellement comme temporaire, ce qui ferait rentrer plus d’argent. «On ne va sûrement pas retrouver notre niveau de vie confortable d’avant 2017», déclare Karin Röseler. «Mais dans deux ou trois ans, quand les enfants seront plus grands, je pourrai prendre un petit travail.  Et les choses iront un peu mieux.


* Noms connus de la rédaction

La pauvreté en Suisse

Selon l’Office fédéral de la statistique, en 2019, le seuil de pauvreté en Suisse s’élevait en moyenne à 2279 francs par mois pour une personne seule et à 3976 francs par mois pour un ménage composé de deux adultes et deux enfants de moins de 14 ans (chiffres les plus récents). Cette somme doit servir à payer le logement, l’assurance maladie, les repas, les vêtements, la communication, la consommation d’énergie, les frais courants du ménage, les frais de santé et de transport, les divertissements et la formation, l’hygiène, ainsi que les cotisations à des associations et les loisirs.

Le taux de pauvreté n’a cessé d’augmenter ces dernières années. En 2019, 735 000 personnes étaient touchées par la pauvreté, soit une augmentation de 11% par rapport à l’année précédente (660 000 personnes). L’économie était au beau fixe en 2019, le taux de chômage n’avait jamais été aussi bas et pourtant, la pauvreté n’a pas diminué.

En Suisse, 115 000 enfants de moins de 17 ans sont pauvres, soit 7,5% de la population enfantine. Les ménages monoparentaux sont particulièrement exposés: 13,5% d’entre eux sont touchés par la pauvreté.

Dans notre pays, ce fléau est souvent dissimulé. À Haïti, être pauvre, c’est ne pas avoir de toit. En Suisse, par contre, on est pauvre si le salaire ne suffit pas à couvrir les besoins usuels, par exemple, lorsqu’on ne peut pas financer l’assurance maladie, une visite chez le dentiste ou un logement décent. Les répercussions de la pauvreté en Suisse sont l’absence de contacts avec autrui, l’exclusion sociale et le manque de perspectives.

Dans notre pays, 1,3 million de personnes (soit 1 sur 6) sont pauvres ou exposées au risque de pauvreté, c’est-à-dire que leurs revenus sont nettement inférieurs à ceux de l’ensemble de la population (moins de 60% du revenu médian). On dénombre parmi elles un très grand nombre de familles avec trois enfants ou plus. Les personnes exposées au risque de pauvreté ont été lourdement impactées par la crise du coronavirus, qui les a encore plus fragilisées.

Avant la pandémie, la pauvreté augmentait avant tout en raison de conditions de travail précaires. Le pourcentage d’actifs occupés pauvres a grimpé de 16% en 2019, autrement dit, près de 155 000 personnes étaient pauvres en Suisse, malgré une activité rémunérée. Le taux de pauvreté des personnes qui n’ont pas terminé de formation après l’école obligatoire s’est également accru (de 12,1 à 15,9%, soit environ 174 000 personnes). De même, les personnes de nationalité étrangère sont plus touchées (hausse de 245 000 à 273 000 personnes).

Selon les statistiques du chômage publiées par le Seco, la Suisse comptait 32 196 chômeurs de longue durée en septembre 2021. Ce chiffre a plus que doublé depuis le début de la pandémie (14 579 personnes en février 2020).

D’après une étude de la Haute école spécialisée bernoise, près d’un tiers des ayants droit renoncent à l’aide sociale. Cela concerne particulièrement les personnes qui ne sont pas de nationalité suisse et qui craignent de compromettre leur statut de séjour si elles demandent de l’aide. 


Sources: Caritas, Office fédéral de la statistique, Seco

Photo/scène: Des bénévoles de la Caravane de Solidarité Genève préparent les cabas de denrées alimentaires à la patinoire des Vernets. © Keystone/Martial Trezzini

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