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L’intelligence artificielle nous «améliore»-t-elle?

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Dario Aeberli

Published

28.06.2022

Alter Mann sitzt vor einem Go-Spielbrett

Les ordinateurs dépassent les humains dans de nombreux domaines, comme les jeux de société complexes par exemple. C’est aussi dangereux qu’utile. De quoi l’intelligence artificielle est-elle capable et quelles sont ses limites? Nous avons posé la question à quelqu’un qui doit le savoir.

Qu’est-ce que l’intelligence artificielle ou IA?
L’intelligence artificielle, ce sont des systèmes informatiques capables d’effectuer des tâches faisant habituellement appel à l’intelligence humaine. L’IA se distingue des systèmes informatiques ordinaires par le fait qu’elle apprend d’elle-même. On essaie d’enseigner à un ordinateur les structures liées à la prise de décision propres à l’homme. Les ordinateurs sont capables d’évaluer d’énormes quantités de données, mais pas de définir des objectifs pertinents contrairement aux humains. L’IA doit permettre de combiner ces atouts.

Comment les ordinateurs peuvent-ils décider comme les humains?
Quelqu’un doit fixer un objectif précis à un programme informatique. Par exemple: «Gagne une partie à ce jeu de société.» Ensuite, la personne fournit au programme toutes les données disponibles sur ce jeu: les règles, les schémas, les tactiques. L’ordinateur apprend alors lui-même comment gagner la partie. Si la machine joue ensuite contre un humain, l’IA est capable de passer en revue les options possibles, comme dans un arbre de décision, et d’opter pour la stratégie la plus susceptible de l’emporter.

L’intelligence artificielle peut-elle battre l’intelligence humaine?
Et comment! En 2017, un programme de Google a gagné contre le meilleur joueur de go du monde, Ke Jie, âgé de 20 ans. Le go est un jeu de société originaire de Chine, nettement plus complexe que les échecs. Il compte environ 46 millions de joueurs et joueuses actifs. Ke Jie a commencé à jouer au jeu de go à l’âge de cinq ans. Il a remporté son premier tournoi national à dix ans, puis est devenu numéro un mondial à 18 ans. Comme le programme était capable d’envisager de nombreuses options possibles, il a opté pour celle qui était la plus favorable. Comment l’IA est arrivée à cette conclusion? Impossible à dire.

L’humanité peut-elle désormais plier bagages?
Non, l’IA n’est pas encore à la hauteur de l’être humain. Le programme de go ne peut faire qu’une chose: jouer au go. Il ne connaît pas les règles des échecs et ne sait pas écrire un e-mail. Il y a bien eu des tentatives de constituer des IA omniscientes, mais c’est impossible actuellement. L’IA du jeu de go est en outre très énergivore: sa «puissance absorbée» est d’environ 170 kW. En comparaison, un cerveau humain n’a besoin que de 20 W environ pour fonctionner.

Portrait Jan Bieser, GDI Senior Researcher

Image: L’Institut Gottlieb Duttweiler, photographe: Frank Brüderle

Jan Bieser (33 ans) est chercheur senior et conférencier à l’Institut Gottlieb Duttweiler (GDI). Dans le cadre de ses recherches, il étudie les opportunités et les risques de la numérisation pour l’homme et l’environnement. Il participe à la conférence organisée par le GDI «Discovery on Steroids: How AI will speed up Innovation» («Découverte sur les anabolisants: comment l’IA accélère l’innovation») à partir du 5 juillet.

L’IA nuit-elle à l’environnement?
On estime que les applications informatiques sont déjà à l’origine de 3 à 4% des émissions de CO2 mondiales. Toutefois, l’IA pourrait également contribuer à réduire les émissions de carbone dans d’autres domaines. Une IA a par exemple été chargée de concevoir une cabine d’avion plus légère mais robuste. L’IA a conçu des parois dont les renforts intérieurs ressemblaient à une ossature. 40% plus légères et 20% plus robustes que les parois précédentes, elles ont permis aux avions de consommer moins de carburant.

Qu’est-ce que l’IA ne peut pas faire?
Beaucoup de choses. Elle n’est pas capable de se fixer ses propres objectifs, de remettre en question des objectifs ou de réagir spontanément à des obstacles inattendus. La qualité de l’IA dépend des commandes et des données dont elle dispose. Par exemple, une entreprise qui reçoit de nombreuses candidatures peut effectuer une présélection des dossiers au moyen de l’IA. Pour ce faire, l’IA dispose dans l’historique de l’entreprise des données concernant les membres du personnel engagé jusqu’à présent. Cependant, dans le cas où l’entreprise aurait embauché jusqu’alors une majorité d’hommes, l’IA continuera tout simplement de reproduire ce schéma.

Comment améliorer l’intelligence artificielle?
Dans l’exemple de cette entreprise, il s’agirait de supprimer le sexe des personnes et les informations apparentées comme les prénoms. Cela conduirait toutefois à un conflit d’objectifs. Dans les faits, l’IA aurait besoin du maximum de données possible, mais pour éviter qu’elle ne reprenne un modèle discriminatoire utilisé jusqu’à présent par nous, les humains, il ne faudrait pas lui fournir toutes les données disponibles.

Dans quel(s) domaine(s) l’IA peut-elle s’avérer dangereuse?
Par exemple, dans le cas des voitures à conduite autonome, et ce, en raison de leur incapacité à réagir spontanément à des obstacles inattendus. Sur un terrain d’essai contrôlé, l’IA reconnaît son environnement et respecte le code de la route. Cependant, dans des situations que l’IA n’a jamais vécues, elle ne sait pas forcément comment réagir. Par exemple, lorsqu’une personne se présente inopinément devant un chantier avec un panneau stop. Aux États-Unis, les rapports faisant état de voitures Tesla à l’origine d’accidents alors qu’elles étaient en mode de pilotage automatique se multiplient. C’est pourquoi un tel mode n’est pas encore autorisé en Suisse. Il faut néanmoins partir du principe que les accidents de la route causés par les voitures autonomes diminueront à l’avenir, car, en comparaison, nous, les humains, faisons encore plus d’erreurs qu’elles.

Domaines dans lesquels l’intelligence artificielle est déjà utilisée

  • Starmind: l’entreprise suisse de logiciels a reconnu que la plupart du savoir-faire des entreprises ne se trouvait pas dans ses documents, mais dans la tête de son personnel. Au moyen de l’IA, ils mettent en relation la clientèle avec la bonne personne au sein de l’entreprise, qui peut alors l’aider à résoudre son problème.
  • IBM Debater: l’entreprise technologique a programmé une IA capable de mener des débats avec les humains. Ces débats peuvent être visionnés sur Youtube.
  • Ithaca: cette IA aide les historiens et historiennes à comprendre les textes incomplets. Si la moitié d’une tablette antique manque, Ithaca est en mesure de calculer, données historiques collectées jusqu’alors à l’appui, les éléments de texte manquants les plus probables, leur âge et la provenance de la tablette. De la même manière, une IA a terminé la 10e  symphonie de Beethoven, restée inachevée.
  • Rapports: depuis 2019, l’agence de presse Keystone ATS utilise une IA appelée Lena visant à couvrir les résultats sportifs ou les votations. Sur la base de blocs de texte, Lena est en mesure d’établir très vite une annonce propre à chaque commune.
  • Fact checking: les collaborateurs et collaboratrices de plateformes telles que Facebook n’arrivent pas à faire face au flux de messages. C’est pourquoi, ils ont développé des IA qui examinent les textes, les images et les vidéos afin de vérifier l’exactitude de leurs contenus.

Photo/scène: N'aurait probablement aucune chance contre l'IA : l'un des 46 millions de joueurs de go actifs dans le monde. Image: Getty Images