En-tête

La longue route vers le métavers

Texte

Ralf Kaminski

Paru

11.02.2022

Frau mit VR-Brille sitzt an Küchentisch vor Laptop, Notizbuch und Handy

Gagner de l’argent, explorer des mondes inconnus, du sexe, des jeux vidéo, tout cela sera bientôt à portée de clic dans des univers en 3D, où l’interaction est hyperréaliste. Les premiers investisseurs ont déjà acheté à prix d’or des terrains dans ces univers virtuels.

Qu’est-ce que le métavers?
Il s’agit d’un monde virtuel en 3D, dans lequel les utilisatrices et des utilisateurs évoluent sous forme d’avatars, c’est-à-dire une sorte de personnage vidéo, qui leur permet d’interagir dans cette réalité numérique. Tout devient possible sans quitter son fauteuil: jouer, travailler, retrouver sa famille ou ses amis, visiter des pays étrangers ou des mondes imaginaires, faire du sport ou du shopping. Et même si on évolue dans un contexte virtuel entre le fantastique et la fiction, toute l’expérience doit être la plus réaliste possible. Contrairement aux plateformes en ligne actuelles, le métavers sera intégralement connecté de façon qu’avec son avatar, on peut entrer à n’importe quel moment dans un univers et évoluer sans interruption dans tous les mondes qui sont encore cloisonnés aujourd’hui. 

Comment accéder au métavers?
Avec une bonne dose de technologie. Des ordinateurs et logiciels très performants ainsi que des lunettes de RV ou de RA. Les premières permettent de se plonger complètement dans un monde de réalité virtuelle ou RV et les secondes complètent le monde réel avec des informations, c’est la réalité augmentée ou RA. Mais pour pouvoir utiliser les possibilités offertes par le métavers, il faut bien plus que cela: des gants haptiques qui permettent d’avoir la sensation physique du toucher dans l’univers numérique. Il existe aussi des combinaisons intégrales haptiques qui reproduisent le toucher et les contacts avec des personnes ou des objets. Des tapis roulants permettant de se déplacer dans le monde virtuel sans quitter l’espace du monde réel où on se trouve. En résumé, il faudrait aménager dans son logement une pièce entièrement dédiée à la RV.

Toutes ces choses existent-elles déjà?
En partie. «Pour que le métavers ait cet aspect hyperréaliste, il faut une qualité d’image absolument nette et pouvoir se déplacer et ressentir sans inhibition», explique Ronny Tobler (39 ans), directeur des solutions de RV Fusion Arena et Refense. Il estime qu’il faudra encore une dizaine d’années pour maîtriser et résoudre les aléas technologiques. Les lunettes de RV sont déjà disponibles à un prix abordable pour l’usage privé. D’ici deux ans, on pourra même percevoir virtuellement l’expression faciale réelle d’un joueur, c’est-à-dire lire ses émotions. Tout le reste est encore au stade de prototype. «Les combinaisons intégrales sont développées, mais elles coûtent encore environ 10 000 francs», indique R. Tobler. Les premiers tapis roulants de RV sont également disponibles, mais ils lui donnent toujours la nausée. «Même si vous êtes assez riche pour vous offrir tous ces prototypes, ils ne vous seront d’aucune utilité parce qu’il n’y a pas encore de logiciel capable d’associer toutes ces fonctionnalités en les maîtrisant.» À cela s’ajoute le problème du mal des transports. «Près d’un tiers des gens ont le cœur au bord des lèvres lorsque les mouvements du monde réel ne sont pas synchro avec ceux du virtuel.»

Ausschnitt aus dem Film «Ready Player One»

READY PLAYER ONE, Tye Sheridan, 2018. ph Jaap Buitendijk/© Warner Bros. Pictures/Courtesy Everett Collection

«Ready Player One»: une vision du métavers

Les curieux désireux de voir à quoi pourrait ressembler le métavers et comment il fonctionnerait peuvent regarder le thriller futuriste de Steven Spielberg, «Ready Player One» (2018). Ou bien lire le roman éponyme d’Ernest Cline paru en 2011, qui a inspiré le film. Le héros vit dans une sorte de bidonville aux USA, en 2045. Pour échapper à son existence miséreuse, il pénètre dans l’Oasis, un univers ludovirtuel, où son avatar vit toutes sortes d’aventures dans une myriade d’univers fantasmés. Peu après le décès de l’inventeur d’Oasis, un grand concours de gamers est lancé. Le gagnant est assuré de remporter une grosse somme d’argent, mais également le contrôle de tout cet univers virtuel. C’est alors qu’une bataille féroce commence, pas seulement dans l’Oasis, mais aussi dans la réalité.

Le roman Ready Player One est disponible en français sur exlibris.ch

Va-t-on avoir une nouvelle révolution pornographique?
C’est possible. Dans les années 70, le porno a permis aux magnétoscopes VHS de fleurir, avant qu’ils soient remplacés plus tard par le Bluray en concurrence avec le DVD HD, puis encore plus tard par les vidéos en ligne. «Dans la RV, les films pornos jouent certes un rôle», signale Ronny Tobler, «mais aucun grand chamboulement n’a encore eu lieu parce que l’équipement adapté n’existe pas encore.» Or, sans équipement digne de ce nom, le métavers ne peut pas fonctionner de façon convaincante. «Lorsque tout sera prêt, il est fort possible que les jeux d’action vidéo et les films pornos soient les vecteurs grand public, car les gens sont disposés à dépenser de l’argent pour ces deux choses-là.»

Quels sont les univers déjà en ligne?
On en trouve déjà, mais ce sont des mondes insulaires, dont le fonctionnement est endogène et qui sont plutôt lourds visuellement. Citons parmi eux Sandbox, Decentraland ou Cryptovoxels, considérés comme des précurseurs du métavers. On dénombre aussi des communautés gigantesques de jeux tels que «Fortnite» ou des mondes de esport comme «League of Legends». Pour avoir un authentique métavers, il faudrait que tous ces ilôts isolés se développent ensemble de façon à ce qu’on puisse passer avec son avatar de Sandbox à tous les autres univers en toute fluidité.

Qui est à la manœuvre dans le métavers?
Quasiment tous les géants mondiaux de la technologie et du jeu vidéo investissent actuellement beaucoup de temps et d’argent dans le métavers, en Suisse aussi. À Zurich, plus de 350 personnes travaillent sur le sujet dans les bureaux de Meta (anciennement Facebook). «À l’heure actuelle, nous nous dirigeons vers l’émergence de plusieurs métavers, contrôlés par des sociétés isolées», indique Ronny Tobler. «Et chacune d’entre elles espère emporter la mise au final. Aucune norme neutre applicable à tous n’est envisagée.» C’est justement là que Joël Luc Cachelin (40 ans) voit une chance. «On pourrait voir des entreprises dont le modèle d’affaires consiste à bâtir des ponts entre ces univers», estime le responsable du think tank Wissensfabrik, qui étudie les défis posés par une digitalisation de l’économie et de la société.

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Un précurseur du métavers est «The Sandbox», où des marques sont les premières à avoir acquis des terrains pour leurs boutiques virtuelles.

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Voyage dans le «Decentraland», un autre précurseur du métavers. Dans cet univers virtuel structuré sur une base démocratique, on peut également acheter du terrain. Photos: Decentraland

Forest Plaza

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Voyage dans le «Decentraland», un autre précurseur du métavers. Dans cet univers virtuel structuré sur une base démocratique, on peut également acheter du terrain. Photos: Decentraland

Forest Plaza

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Voyage dans le «Decentraland», un autre précurseur du métavers. Dans cet univers virtuel structuré sur une base démocratique, on peut également acheter du terrain. Photos: Decentraland

Medieval Plaza

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Voyage dans le «Decentraland», un autre précurseur du métavers. Dans cet univers virtuel structuré sur une base démocratique, on peut également acheter du terrain. Photos: Decentraland

Medieval Plaza

Comment le métavers devrait-il être organisé?
C’est la question sur laquelle se sont penchés Fabian Schär et Mitchell Goldberg, de l’Université de Bâle, dans une étude qui a beaucoup fait parler d’elle au niveau international. «Le métavers est appelé à devenir un monde à composante très commerciale», déclare M. Schär (33 ans), professeur de fintech, spécialisé dans la recherche et l’enseignement des blockchains et des infrastructures décentralisées. «Plusieurs sociétés n’hésiteront pas à engager des sommes importantes pour être présentes dans le métavers parce qu’elles y voient un potentiel commercial considérable. Or, cette présence suppose aussi un certain risque de dépendances.» Si une seule organisation dirigeait l’infrastructure de base de ce monde virtuel, tous ses membres devraient alors se plier à ses décisions. «Cette position de pouvoir serait extrême. Dans l’idéal, l’infrastructure et les droits de propriété devraient être garantis de manière décentralisée au moyen de la technologie blockchain.» Mitchell Goldberg (27 ans), étudiant en doctorat du professeur Schär, ajoute: «Dans certains projets décentralisés, on tente de démocratiser les processus décisionnels de manière à éviter qu’une seule société change les règles de son propre chef et de manière unilatérale, expulse quelqu’un ou s’empare de terrains virtuels en les confisquant.» Dans le même temps, il faudrait trouver des solutions pour traiter les contenus problématiques disponibles dans ces univers décentralisés. Fabian Schär indique qu’une voie médiane serait idéale. «Une organisation décentralisée, qui aurait le fonctionnement d’une association, avec des droits de vote, mais un consensus nécessaire pour les décisions.» Au final, différentes combinaisons pourraient voir le jour. Les deux économistes soulignent que «le niveau le plus bas de l’infrastructure du métavers devrait être une norme autonome sur laquelle on peut construire le reste.»

Quid de notre existence si nous pouvons quasiment disparaître dans des mondes virtuels?
Les analyses divergent à ce sujet. «Aucun bouleversement majeur n’aura lieu dans notre rapport actuel avec Internet et les jeux vidéo», déclare Lea Strohm (28 ans), codirectrice d’ethix, un laboratoire d’innovation qui accompagne des organisations dans le domaine de l’éthique numérique. «On a déjà aujourd’hui des gamers très assidus, dont certains en ont même fait leur métier. Le métavers s’adresserait à un groupe cible comparable.» Aujourd’hui, bien des choses à ce sujet se résument à du battage publicitaire. «Les sociétés vendent la promesse d’un monde parallèle, meilleur et plus joyeux sur Internet. Mais gardons-nous de croire à ces promesses.» Joël Luc Cachelin ne croit pas non plus que des foules de gens seront englouties par le métavers quasiment nuit et jour. «Tant que l’homme doit se nourrir, respirer de l’air frais, rechercher un contact physique et que notre environnement reste à peu près ce qu’il est, ce phénomène n’aura pas lieu.» Fabian Schär, quant à lui, pourrait envisager la naissance d’une aliénation du monde réel. «Un monde virtuel peut potentiellement devenir un point d’attache, ce qui est déjà le cas aujourd’hui, avec les jeux vidéo en ligne. Plus cette expérience est immersive et connectée, plus cette probabilité augmente.» Ronny Tobler estime que la majorité des gens préféreront le monde réel tant que la proximité physique et la communauté ne seront pas aussi réalistes dans le monde virtuel. «Pour certains, le fait de pouvoir se plonger dans un espace virtuel peut être euphorisant parce qu’ils font des choses et deviennent des personnages qui leur sont interdits dans le monde réel.»

Quelle pourrait en être la finalité?
D’après Ronny Tobler, des startups travaillent déjà sur la prochaine étape: des implants intraveineux avec une puce dans le cerveau pour pénétrer dans le métavers. «On pourrait en théorie vivre intégralement dans le virtuel, mais nous en sommes encore très loin.»

Quels sont les autres défis à relever?
Lea Strohm pense que bien des problèmes inhérents à la vie réelle le seront tout autant dans le métavers, où ils seront plus difficiles à résoudre, notamment les questions autour de la sécurité et de la santé des utilisatrices et utilisateurs. «Dans un univers virtuel, la perception des choses est bien plus exacerbée que dans un jeu vidéo. Des personnages intrusifs deviendront problématiques, je pense aux discours haineux, et encore plus s’ils sont anonymes.» Qui plus est, la présence de millions de personnes dans le métavers consomme une énergie phénoménale: «Tout cela n’est pas durable.» Joël Luc Cachelin y voit en outre le risque d’une société à deux vitesses. «Il est fort possible qu’à l’avenir, seuls les nantis pourront interagir dans un espace réel et à distance en voyageant, alors que le reste ne pourra le faire que virtuellement. À condition évidemment de pouvoir se permettre l’achat des équipements nécessaire et une connexion Internet performante.»

Existe-t-il autre chose de plus que le métavers?
Joël Luc Cachelin ne cache pas son pessimisme en matière de règles du jeu et de réglementations: «Les géants de la tech et les prodiges du crypto se doivent de respecter les règles du jeu en société et payer leurs impôts. Mais les États seront toujours à la traîne. Comme c’est déjà le cas aujourd’hui, avec Internet.» De plus, tout devrait répondre à une norme planétaire sinon on aurait un métavers occidental, un métavers russe ou un métavers chinois. «Au final, on aura invariablement une reproduction du monde réel, où les blocages et la division semblent prédominer la confiance et la coopération.»

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Cofondateur de SNGLR Group à Zoug, Daniel Diemers (49 ans) conseille les investisseurs dans le métavers.

«Une ambiance de ruée vers l’or»

Daniel Diemers est consultant spécialisé pour les investisseurs dans le métavers. Il nous explique la demande actuelle et les facteurs à prendre en compte.

Même si le métavers n’est pas encore totalement matérialisé, les investissements dans les univers virtuels sont légion. Pour quelles raisons?
On se trouve dans une nouvelle ruée vers l’or, telle que celle qui régnait dans les années 2000, avec «Second Life», pionnier des mondes virtuels. Aujourd’hui, le mouvement s’est largement étendu et se caractérise par une multitude de petits univers autonomes. Les sociétés immobilières ou les grandes marques commes Adidas, Gucci ou Sotheby’s, sont actives et ont déjà dépensé plusieurs millions de francs pour acquérir les terrains de leurs futures boutiques virtuelles. Tout le monde prédit que le métavers sera le «prochain phénomène global». La pandémie de coronavirus a également donné un coup d’accélérateur à cet essor: les seuls virus dont il faut se protéger dans le métavers sont informatiques.

Qu’est-ce qui est particulièrement demandé?
Les investissements sont déployés avant tout dans trois domaines: les parcelles virtuelles, les startups qui gravitent autour du métavers et les tokens, sortes d’actifs numériques. La croissance du monde virtuel entraîne une hausse de la valeur du token.

À quoi faut-il veiller lors de l’achat d’un terrain?
Il soulève les mêmes questions que celles d’un achat dans le monde réel. Suis-je au bon endroit, c’est-à-dire dans le bon métavers et si oui, suis-je dans le bon emplacement? Pour ouvrir une boutique virtuelle, j’ai besoin par exemple d’une clientèle de passage, elle doit donc être centrale et non perdue quelque part dans la pampa. Si on cherche une adresse de prestige dans le métavers Sandbox, mieux vaut acheter un terrain à proximité des grandes marques qui ont déjà investi. On a entre-temps des startups qui construisent, en collaboration avec des architectes, des villas, des résidences ou des centres commerciaux dans le métavers. Certains architectes proposent même à leur clientèle aisée de reproduire à l’identique dans le métavers la villa qu’ils sont en train de leur construire dans le monde réel.

Ces investissement sont-ils couverts juridiquement?
Absolument. La garantie est procurée par la technologie blockchain. Tout cela aurait été impossible il y 5 ou 6 ans, mais depuis, un dispositif réglementaire a vu le jour par le biais de lois cadres pour les actifs numériques en Suisse, dans l’UE et aux USA. Elles permettent d’aller au tribunal en cas de litige juridique. La sécurité juridique est donc garantie.

Combien coûte un terrain dans le métavers?
On peut en acheter un à partir de 50 000 francs. Chez Sandbox, on a une belle parcelle vacante, avec une vue magnifique. Mais on ne sait pas qui sont les voisins et comment ça va En outre, les prix prennent l’ascenseur: un petit terrain qui coûtait encore 20 francs chez Decentraland en 2017, peut atteindre jusqu’à 100 000 francs aujourd’hui.

Quels mondes ont-ils particulièrement la cote?
Sans aucun doute, Sandbox et Decentraland. Tout dépend de ses préférences personnelles, de ce qu’on privilégie.Sandbox est un monde relativement commercial, géré par une entreprise, avec un actionnaire majoritaire basé à Hong Kong et une structure d’actionnariat claire. On sait à qui s’adresser en cas de problème. Par contre, Decentraland est organisé par le biais de la blockchain, avec une structure d’actionnariat hétérogène et une gestion anonyme. En tant que grande marque, on suppose qu’on est mieux loti chez Sandbox; en tant que particulier, on préférera peut-être Decentraland. Cela s’apparente à choisir entre une zone commerciale de villas et un monde autonome et démocratique.

Avez-vous investi?
Oui, notre entreprise a ouvert une petite galerie d’art NFT dans Decentraland, à proximité de la maison de vente aux enchères Sotheby’s. Entre-temps, c’est tout un quartier de musées qui s’est installé dans le secteur. Mais attendons de voir le résultat.

Le risque que tout cela disparaisse sans tambour ni trompette est réel, non?
Effectivement, le risque est grand. Et même si le métavers devient un jour tangible, il faut se demander si ces premiers mondes virtuels seront encore aussi dynamiques dans 10 ans ou s’ils seront dépassés par de nouveaux acteurs. La question reste ouverte et on doit vraiment bien réfléchir avant d’investir de l’argent dans le monde virtuel. Si on fait le pas, alors il faut utiliser de l’argent «à fonds perdus» car il se peut fort bien qu’on perde tout. Quoi qu’il en soit, les montants considérables investis par les grandes marques dans le monde virtuel sont déjà un signe encourageant.

Photo/scène: Getty Images

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